En octobre, les élèves de 1ère ES-L sont allés au théâtre voir la pièce de Molière "Dom Juan", mise en scène et interprétée par Philippe Torreton
La critique de Lola (1 ES-L)
Le rideau s'ouvre sur la scène du théâtre Marigny où est installé une ambiance libertine incarnée par des femmes qui, sous des traits de nymphes, courent, sautillent en toute légèreté dans leur voile blanc. C'est la fin d'une soirée qui respire la liberté.
Entre en scène Jean-Paul Farré qui emplit la salle d'un charisme évident.
Sous les traits de Sganarelle, valet-confident de Don Juan, il écrase tous les autres personnages y compris un Torreton maladroit et chancelant. La distribution est inégale, les rapports entre les personnages de la pièce en payent le prix fort : qui mène véritablement la pièce ?
Celle-ci titube, vacille, oscille et trébuche ; Philippe Torreton ne sait sur quel pied danser et l'on sent venir la chute. Heureusement pour la crédibilité de la pièce, Jean-Paul Farré (Sganarelle), Nicolas Chupin (Pierrot) et Florence Muller (Charlotte) volent à sa rescousse car le grand homme "épouseur du genre humain" se noie .
Tout est joué dès les quinze premières minutes de la pièce. Tous les reproches sont prêts à être lancés, le spectateur se languit.
En effet, l'entrée de Don Juan sur scène annonce déjà ce que l'on reproche à l'adaptation de Philippe Torreton : ridicule et absurde.
Don Juan, noble, "grand seigneur méchant homme", charmeur, de qui l'on a bâti un mythe, arrive sur scène ... travesti ! Un maître supposé imposant dont le maquillage a coulé, dont une perruque blonde, cascade grotesque, déferle sur des épaules armurées, déblatère nonchalamment. Sous cet accoutrement risible il est impossible de trouver un quelconque charme au personnage. La séduction, don de Don Juan, ne prendra pas.
On en ressent presque même une insulte au travail de Molière qui nous dépeignait de sa plume élogieuse une inconstance tentante dont son héros serait l'esclave.
Mais là, la version travestie piteuse du maître est risible, l'art disparaît laissant place à la bouffonnerie, au grotesque. Cet éloge, pièce maîtresse de la pièce, véritable autoportrait du mythe "Don juan" est débité nonchalamment, sans conviction.
Mais Philippe Torreton a-t-il réellement compris les enjeux du personnage et donc de la pièce ?
Justement, il les a peut-être trop bien perçus et nous transforme ce chef d'oeuvre en niaiserie pour enfants, sorte de version simplifiée et appauvrie de tous ses charmes, de toutes ses dimensions.
Les symbolismes subtiles de la pièce d'origine vous sont, ici, servi grossièrement sur un plateau. Un Monsieur Dimanche revisité en « Rabbi Jacob », la femme voilée se voit ici islamique. A croire que le spectateur ne sait pas faire la part des choses et qu'il lui est nécessaire d'avoir sous les yeux une adaptation schématisée, grossière, lourde et barbare de l'oeuvre de Molière. Il est vrai que le personnage de Don Juan est un monstre d'excès mais un peu de délicatesse et de subtilité ne serait pas de trop ! Il est vrai que les créanciers de l'époque étaient pour la plupart juifs mais ceux-ci doivent-ils pour autant apparaître sous les traits d'un bouffon de « Rabbi Jacob » ?
Quant à la métamorphose de la femme voilée en femme portant la burka, il est difficile de trouver une explication à cette décision. Peut-être Torreton y voyait-il une possibilité de pousser les limites de la décence, mais le résultat n'est pas glorieux puisqu'on en ressort avec un goût amer de racisme.
On dénote encore une large erreur de la part du metteur en scène qui nous sert une Dona Elvire courbée par le poids et la taille excessifs de la croix qui pend à son cou et qui, par repentir, se rase la tête. Elle est la religieuse trop sotte trompée par son bouffon et coquin de mari. Symbolisme simpliste auquel s'accroche désespérément Torreton.
Puis arrive l'acte 2 dans toute sa magnificence où deux acteurs (Nicolas Chupin et Florence Muller) se partagent la vedette, respectant toutes les règles du comique, sans jamais trop en faire. Le geste, l'accent, la situation... tout y est, et la salle rit sans retenue. Mais là encore, à la scène suivante, ce pitre de Don Juan réapparaît et hurle à qui veut l'entendre qu'il n'est pas l'abuseur mais l'abusé. La scène de séduction devait se dire "tout bas" à l'oreille des deux paysannes, telle un secret, elle se voit, ici, braillée et très mal maîtrisée.
On se demande alors ce que le metteur en scène va trouver pour donner une dimension "moderne" à cette pièce d'antan puisque c'est là que réside, pour lui, l'intérêt d'une nouvelle adaptation. C'est pourquoi, en toute délicatesse, gît un pendu que caresse Sganarelle durant son éloge de l'ignorance !
Nous avons tout pour plaire : la farce de la religion, le côté morbide du cadavre sur scène, le mystique d'un pauvre caché sous une cape et alors la scène maîtresse de la séduction de l'Eglise, qui permettait à Molière d’en prouver la cupidité et l’hypocrisie, perd tout son sens.
Toute la dimension polémique de la pièce disparaît, pour laisser place à des excès futiles. La pièce frôle le sordide et devient maladroite.
Heureusement, la statue du Commandeur n'apparaît pas sur scène parce qu'alors le spectateur aurait pu s'attendre à voir arriver, à l'instar d'une autre adaptation, un grotesque robot. De Rabbi Jacob à Star Wars il n'y a qu'un pas ... Mais non, Torreton préfère éblouir son auditoire de mille spots, et celui-ci, aveuglé, perd ses moyens et le fil de la pièce. La chute finale de Don Juan se fait les yeux plissés ; une fois de plus, la pièce est discréditée.
Philippe Torreton se trompe encore quant à la condition de Don Juan. Il est habillé tel un bourgeois, velours pourpre, dentelle, maquillage à outrance, cascade rousse ondulante. Ses accoutrements sont risibles une fois de plus. Toute la tragédie de la confrontation entre le père et le fils part et s'envole loin, un père qui devrait être indigné arrive ici, pleurant, suppliant son fils, largement dominé. Le metteur en scène ne sait-il pas qu'un noble de cette époque ne se serait jamais abaissé à pleurer devant son fils ?
Au bout de 5 actes expédiés à la figure du spectateur, on n’en retient qu'une approche douteuse de la pièce.
Comment se fait-il qu'en possession de tels acteurs, Torreton ne puisse nous vendre qu'une niaiserie mièvre qui a pour seul mérite de laisser la place aux délires narcissiques de l'acteur et au mauvais goût. La pièce se conclut par un "Mes gages" (unique erreur d'interprétation de Jean-Paul Farré) plat à l'évidence. Il est dommage de voir qu'avec de tels acteurs de qualité, Torreton ne parvienne à tirer autre chose de l'oeuvre de Molière. Lui qui a su briller en Scapin, Tartuffe ou Georges Dandin se retrouve ici écrasé par le talent de son partenaire principal. Jean-Paul Farré sauve la pièce, et rien que pour lui, il est intéressant de supporter les frasques du metteur en scène.